Les changements climatiques pourraient faire entrer le monde dans une grave récession économique

22 janvier 2007

Rapport Stern Le rapport de l’ancien économiste de la Banque mondiale, Nicholas Stern, révèle que si rien n’est fait pour arrêter la hausse des émissions de gaz à effet de serre (GES), les changements climatiques entraîneront l’économie mondiale dans une grave récession, comparable à celle des années 1930 et contraindront l’ensemble des pays à investir des sommes similaires à celles assumées lors des deux Grandes guerres simplement pour s’adapter aux transformations anticipées du climat.

Source image : Gouvernement du Royaume-Uni

Le rapport commandé par le gouvernement britannique de Tony Blair et rendu public le 30 octobre dernier conclut que si la concentration de CO2 continue d’augmenter selon la tendance actuelle, le coût d’adaptation au réchauffement planétaire s’établira entre 5% et 20% du PIB mondial par an. Or, ce dernier est actuellement estimé entre 35 000 et 40 000 milliards de dollars US: la facture totale pourrait donc dépasser les 7 000 milliards de dollars US. La Stern Review nous apprend cependant qu’il est possible d’éviter le pire si la communauté internationale entreprend des mesures efficaces, dans un esprit de concertation mondiale, pour arrêter la croissance des émissions polluantes.

LES COÛTS DE L'INACTION

Le constat que rend le rapport Stern, appuyé par de nombreuses sources scientifiques, est que « le changement climatique affectera les éléments fondamentaux de la vie pour des pans entiers de populations de par le monde – l’accès à l’eau, la production de nourriture, la santé ainsi que l’environnement » (La « Stern Review », Note de synthèse, p. vi). Tous les peuples de la Terre seront affectés, mais ce sont les populations les plus pauvres qui en subiront les pires effets, bien que la contribution aux changements climatiques de ces dernières soit minime par rapport à celle des pays industrialisés. Si la tendance actuelle se maintient, nous devrions voir la température moyenne mondiale augmenter de 2°C dans moins de trente ans et au terme de ce siècle, « il y aurait plus de 50% de risque que la hausse de la température dépasse les 5°C » (La « Stern Review », Note de synthèse, p. vii). Cette variation de température comparable à l’écart thermique qui nous sépare de la dernière glaciation créerait des bouleversements profonds dans les modes de vie des humains et fragiliserait les équilibres climatiques, hydriques et biologiques. À cet égard, le rapport Stern cible cinq points d’inquiétude majeurs: les vivres, l’eau, les écosystèmes, les phénomènes climatiques extrêmes et le risque de changements climatiques rapides et irréversibles.

« le changement climatique affectera les éléments fondamentaux de la vie pour des pans entiers de populations de par le monde – l’accès à l’eau, la production de nourriture, la santé ainsi que l’environnement » (La «Stern Review», Note de synthèse, p. vi).

Les vivres

Un des effets notables des changements climatiques est de « polariser » les ressources hydriques, c’est-à-dire que les régions humides (comme le Québec) seront, à mesure que le réchauffement progresse, de plus en plus humides alors que les régions sèches (comme l’Afrique du Nord) seront, elles, de plus en plus sèches. Ce phénomène aura des conséquences importantes sur l’activité agricole dans de nombreux pays. Alors que dans certaines régions aux latitudes septentrionales nous pourrions assister à une augmentation de la productivité agricole, l’Afrique et la région sahélienne en particulier seront victimes d’une importante désertification des terres. Les réserves alimentaires étant déjà précaires dans ces régions, il y aura fort probablement émergence de crises alimentaires répétées. Une étude citée dans le rapport Stern fait état d’une hausse anticipée de 25% à 60% des cas de malnutrition (la moitié des personnes atteintes seraient africaines ou proviendraient de l’Asie occidentale) si l’enrichissement des terres reste aussi faible qu’il l’est aujourd’hui. Les économies du Sud étant peu diversifiées et essentiellement centrées sur l’activité agricole, on pourrait observer une chute des revenus dans ces populations déjà lourdement endettées. À terme, si la hausse des températures atteint 4°C ou plus, le déclin des récoltes touchera l’ensemble des pays y compris les pays industrialisés. À ce seuil, l’Afrique pourrait voir ses ressources alimentaires diminuer d’un tiers. Il est difficile de concevoir l’impact que pourront avoir des changements aussi graves dans la qualité de vies des humains. Ajoutons que la population mondiale est appelée à croître au cours des prochaines années, ce qui augmentera la demande en ressources alimentaires.

L’eau

Une hausse de seulement 2°C entraînerait la fonte de la majorité des glaciers montagneux dans le monde. Or, ces derniers, qui alimentent les rivières et les fleuves, sont une source importante d’eau douce pour de nombreuses populations. Les glaciers de l’Himalaya, par exemple, actuellement en fonte accélérée, sont la principale source d’eau potable pour des millions de personnes dans le sud de l’Asie. On prévoit que la fonte des glaces du légendaire plateau himalayen entraînera de graves sécheresses dans la région. À cause du même phénomène de « polarisation des ressources hydriques », le rapport Stern prévoit des « changements considérables dans la disponibilité de l’eau » (La « Stern Review », Résumé (version longue), p. v). Le rapport cite d’ailleurs une étude affirmant que dans les années 2080, un milliard de personnes (dont une grande partie en Afrique) pourraient souffrir de pénurie d’eau. En contrepartie, certaines régions, comme le Canada, recevront une quantité accrue de précipitations pouvant entraîner des inondations. Le Canada, qui bénéficie de 25% des ressources en eau douce (ce pourcentage est appelé en théorie à augmenter), sera alors en position difficile. Quel politique d’exportation de l’eau adoptera-t-il? À l’échelle mondiale, si la hausse des températures atteint 4°C ou plus, les risques sont importants que la fonte des glaces continentales du Groenland ou de l’Antarctique entraîne une hausse substantielle du niveau des océans (on parle généralement d’une hausse de 6 m si les glaces du Groenland ou de l’Antarctique fondent totalement). Cela menace toutes les régions côtières qui pourraient littéralement être submergées sous les flots. Le Bangladesh, à lui seul, se verrait obligé de déplacer 70 millions de ses citoyens. À terme, nous pourrions observer l’exode de centaines de millions de réfugiés climatiques. Or, s’il est aujourd’hui difficile de reloger des milliers de réfugiés en temps de crise, le défi qui attend l’humanité est d’une tout autre échelle. De puissants pôles financiers tels que Londres, Shanghai, New York, Tokyo et Hong Kong pourraient aussi être affectés par la hausse du niveau de la mer. Ajoutons que la hausse de la concentration de carbone dans l’atmosphère contribue à l’acidification des océans. En effet, ces derniers absorbent le CO2 qui se lie aux molécules d’eau et forme de l’acide carbonique (HCO3) en libérant des groupements H3O+ qui acidifient le milieu. Cela menace la chaîne corallienne et de nombreuses espèces marines dont dépendent bien des populations.

Les écosystèmes

Ces profondes transformations dans la climatologie et l’hydrologie terrestres pourraient avoir des effets dramatiques sur les écosystèmes. Une étude citée par le rapport Stern suggère que 20% à 50% de toutes les espèces végétales et animales seraient menacées d’extinction si la hausse des températures dépasse 2 ou 3°C.

Les phénomènes climatiques extrêmes

La température des océans et de l’atmosphère étant en hausse, l’incidence des phénomènes climatiques extrêmes sera plus grande. La fréquence et l’intensité des tempêtes, feux de forêts, sécheresses, inondations et vagues de chaleur seront plus grandes. L’épisode dramatique de l’ouragan Katrina aux États-Unis pourrait être symptomatique de l’apparition de ces phénomènes. On peut imaginer les coûts économiques (notamment sur les installations pétrolières du Golf du Mexique) que peut entraîner la multiplication des ouragans dans l’Atlantique.

Le risque de changements climatiques rapides et irréversibles

Le rapport Stern se basant sur de multiples études scientifiques suggère que les changements climatiques pourraient modifier rapidement et de façon irréversible certains grands moteurs du climat. Par exemple, les glaces et neiges polaires ont un albédo élevé, c’est-à-dire qu’elles reflètent une grande partie des rayons du soleil (près de 90%). Or, si les calottes glacières commencent à fondre, l’océan, jusque-là caché par les glaces, absorbera quant à lui 90% de l’énergie lumineuse du soleil et la transformera en énergie thermique. La fonte du pergélisol aux latitudes nord dégagera de grandes quantités de méthane, un gaz à effet de serre, faut-il le rappeler, environ 20 fois plus efficace que le CO2. Finalement, la fonte des glaciers du Groenland pourrait troubler la « roue des courants » dans l’Atlantique par laquelle le Gulf Stream, lorsqu’il rencontre le courant froid du Labrador, plonge au creux de l’océan. Cette rotation, constituante de la circulation thermohaline (moteur des courants marins), est capitale à l’équilibre thermique de l’océan Atlantique et à la régulation des climats des régions tempérées du nord de l’Atlantique. Ces phénomènes, parfois appelés « effets de seuil », pourraient créer un effet boule de neige qui ferait augmenter de façon exponentielle la température moyenne terrestre.

L’ensemble des impacts anticipés des changements climatiques cités dans le rapport Stern provient de multiples études scientifiques. Toutes concluent que la réponse du genre humain aux changements climatiques doit être rapide et efficace.


PASSER À L'ACTION

Malgré les impacts alarmants des changements climatiques présentés dans le rapport Stern, ce dernier demeure optimiste : il est possible, et cela sera avantageux tant au plan humanitaire qu’économique, d’éviter les pires catastrophes du réchauffement planétaire si l’on investit dès maintenant de façon importante pour développer un nouveau système économique plus vert. L’objectif raisonnable fixé par l’économiste est de stabiliser la concentration de CO2 dans l’atmosphère entre 500 et 550 ppm ; la hausse de la température moyenne sur Terre serait alors limitée à environ 2°C. Aujourd’hui, la concentration en CO2 s’établit à 430 ppm et croît de 2 ppm par année. Afin d’arrêter la croissance de la concentration de GES dans l’atmosphère, la communauté internationale devra consentir à des réductions de 60% à 80% des émissions polluantes par rapport au niveau actuel.

« Il est possible, et cela sera avantageux tant au plan humanitaire qu’économique, d’éviter les pires catastrophes du réchauffement planétaire si l’on investit dès maintenant de façon importante pour développer un nouveau système économique plus vert. »

Ces mesures nécessiteront des investissements immédiats de l’ordre de 1% du PIB mondial par année ce qui paraît bien peu en comparaison aux coûts de l’inaction qui seraient, comme nous l’avons vu, de 5 à 20 fois supérieurs. En 2005, selon The World Factbook du gouvernement américain (CIA), le PIB du Canada était de 1 111 milliards de dollars. En suivant le plan Stern, le pays aurait donc du verser plus de 11 milliards à la lutte aux changements climatiques. Puisqu’ils sont la cause de la présente crise climatique, ce sont les populations riches qui devront assumer ces investissements. Cependant, cela n’implique pas que les pays en voie de développement ne seront pas inclus dans le processus. Au contraire, la croissance des économies émergentes, plus particulièrement celles de la Chine et de l’Inde, devra suivre les balises imposées par la législation internationale pour contrer les changements climatiques. En conclusion, voici quatre stratégies proposées par le rapport Stern pour stabiliser le climat sans toutefois ralentir l’activité économique des pays industrialisés et sans nuire aux tentatives de croissance des pays pauvres: l’échange des émissions, la coopération technologique, la réduction de la déforestation et l’adaptation.

L’échange d’émission

L’expérience de la bourse au carbone en Europe est fort concluante et le rapport Stern propose d’introduire dans de nouveaux pays (ou groupes de pays) le même système. Ce dernier est basé sur l’établissement d’objectifs cibles forts et sur la vente de « permis d’émission ». Si un état ou une entreprise pollue moins que l’objectif cible fixé, il peut alors revendre ses crédits d’émission non utilisés à un autre état ou à une autre entreprise qui aurait dépassé l’objectif cible. Le prix de la « tonne de CO2 » suit alors la loi de l’offre et de la demande. Les organisations les plus propres sont favorisées. L’échange d’émission offre des opportunités uniques pour les pays pauvres de développer leur économie de façon écologique. En effet, les pays en voie de développement polluant très peu, ils peuvent échanger de nombreux crédits d’émission. Les fonds amassés peuvent alors servir à promouvoir des initiatives de développement propres telles que celles régies par le Mécanisme de développement propre (MDP) soutenu par les Nations Unies. Le rapport Stern propose aussi, comme c’est le cas pour les bourses traditionnelles, d’établir des ponts entre les différentes bourses du carbone à travers le monde.

La coopération technologique

Le rapport Stern suggère que « le soutien pour les [recherches et développements] dans le domaine de l’énergie [propre] devrait doubler au moins et le soutien pour le déploiement de nouvelles technologies moins carbonées devrait au minimum quintupler » (La « Stern Review », Note de synthèse, p. x). L’établissement de nouvelles normes internationales d’efficacité énergétique sur les produits serait aussi à envisager. Enfin, les recherches pour développer des stratégies pour capter le carbone dans l’atmosphère et l’entreposer sont aussi à poursuivre.

La réduction de la déforestation

En plus de créer des torts considérables à la biodiversité locale, la déforestation est aussi un puissant agent du réchauffement planétaire: elle y contribue davantage que le secteur des transports. Il est urgent de mettre en place des programmes pilotes internationaux afin d’élaborer une stratégie internationale afin de mettre fin à cette dévastation des habitats naturels.

L’adaptation

Tel que mentionné plus haut, il devient impossible d’arrêter le réchauffement planétaire au niveau actuel; l’objectif réaliste du rapport Stern est de le limiter à un accroissement de la température mondiale de 2°C. Or, il est essentiel de mettre en place des stratégies afin que les pays pauvres, les plus vulnérables, puissent à tout le moins s’adapter aux changements climatiques qui s’amorcent. De plus en plus, les organisations humanitaires commencent à faire des parallèles entre l’environnement et la pauvreté. Les pays les mieux nantis se doivent de respecter Les objectifs du Millénaire pour le développement qui leur demandent d’investir 0,7% dans l’aide publique au développement. Ces fonds ajoutés aux nouvelles ressources consenties pour la protection de l’environnement pourront servir à l’amélioration de l’information au niveau régional, à la recherche de techniques d’agriculture mieux adaptées à la nouvelle réalité des changements climatiques et à un meilleur accès à l’eau potable.

Beaucoup espèrent que la classe politique sera cette fois plus sensible aux arguments économiques et agira concrètement pour limiter la crise climatique enclenchée.

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