Évolution ou révolution : la Nuclear Posture Review et la nouvelle politique nucléaire américaine

6 octobre 2010
test nucléaire tactique - Nevada

En avril 2009 à Prague, Barack Obama prononçait un discours salué énonçant la vision d’un monde sans armes nucléaires [1]. Cet objectif – hautement théorique, qui est inscrit dans l’article VI du Traité de non-prolifération nucléaire [2] depuis plus de 42 ans – apparaît difficilement applicable dans la pratique. En ce sens, quel a été l’impact concret de la nouvelle orientation du président américain? La publication, le 6 avril 2010, d’une nouvelle Nuclear Posture Review (NPR) par le Département de la Défense signale certains changements dans la relation qu’entretient la défense américaine avec l’arme nucléaire en réponse aux nouvelles réalités du 21e siècle. Peut-on toutefois parler de révolution? Il appert que la NPR s’inscrit davantage dans la continuité des politiques nucléaires américaines antérieures et ne contribue que marginalement à l’atteinte d’un monde dénucléarisé.

Transformations : nouveaux dangers, nouvelles priorités

Le défi principal qu’entend relever la NPR est d’adapter des arsenaux et des politiques nucléaires, conçus et mis en place pendant la guerre froide, aux nouvelles réalités d’un « deuxième âge » du nucléaire marqué par la multiplication des puissances atomiques et un accroissement des dangers liés à la prolifération nucléaire et au risque d’attaques terroristes massives [3]. Depuis vingt ans, le risque éminent d’une guerre nucléaire ouverte avec une autre puissance nucléaire, au premier chef l’URSS, a diminué substantiellement. En conséquence, les stocks nucléaires opérationnels russe et américain ont été réduits de près de 75% depuis la fin de la guerre froide. L’inclusion de la prévention de la prolifération et du terrorisme nucléaires comme priorité principale dans la stratégie américaine constitue une innovation de la NPR [4]. Afin d’encourager la non-prolifération, les États-Unis émettent une nouvelle garantie négative de sécurité : ils « n’utiliseront ou ne menaceront pas d’utiliser des armes nucléaires contre des États ne possédant pas l’arme nucléaire, qui sont membres du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP) et qui en respectent les obligations » [5]. Cette nouvelle garantie vise directement la Corée du Nord et l’Iran et les incitent à collaborer au processus de régulation nucléaire international. De plus, elle fait progresser le rôle de l’arme nucléaire vers l’objectif unique (« sole purpose ») de dissuader une attaque nucléaire contre les États-Unis [6].

La NPR témoigne d’un nouvel état d’esprit au Département de la Défense par rapport à l’administration précédente. Tournée davantage vers le multilatéralisme, l’administration américaine réaffirme sa confiance envers le TNP et l’Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) [7]. Elle s’engage aussi à ratifier le Traité d'interdiction complète des essais nucléaires (TICEN) [8]. La NPR réduit les perceptions d’intentions belliqueuses en retirant les charges explosives multiples indépendantes (« Multiple Independently-targetable Reentry Vehicles » (MIRVs)) de l’arsenal de missiles balistiques des États-Unis [9]. Enfin, l’administration américaine s’engage à ne pas développer de nouvelles ogives. Les Programmes de prolongation de vie utile (Life Extension Programs (LEPs)) des têtes nucléaires n’utiliseront que des composants issus de conceptions testées [10]. Ces éléments témoignent ensemble d’un certain apaisement de la stratégie de défense américaine [11].

Continuité : des principes de dissuasion issus de la guerre froide

Malgré certaines tentatives d’arrimage aux nouvelles réalités du 21e siècle, la NPR repose encore sur la logique de la destruction mutuelle assurée issue de la guerre froide. Le nouveau Traité de réduction des armes stratégiques (START II) signé entre la Russie et les États-Unis le 8 avril 2010, dont la NPR a constitué une base de réflexion fondamentale, tend à maintenir le statu quo dans l’équilibre nucléaire entre les deux puissances et n’initie pas de réduction importante des arsenaux nucléaires; il établit pour chaque pays :

  • Une limite de 1550 ogives opérationnelles (environ 1900 présentement pour les États-Unis et 2600 pour la Russie);
  • Une limite séparée de 700 vecteurs d’arme nucléaires déployés, c’est-à-dire de lanceurs de missiles balistiques intercontinentaux (MBI), de lanceurs de missiles balistiques mer-sol (MBMS), et de bombardiers nucléaires.
  • Une limite combinée de 800 vecteurs d’arme nucléaire déployés ou non déployés [12].

Les réductions proposées sont de faible importance. Les États-Unis et la Russie possèderaient présentement respectivement environ 850 et 750 vecteurs d’armes nucléaires déployés et ne devrait donc consentir qu’à des réductions de 150 et 50 vecteurs (dont une partie ne pourrait être que désarmée) [13]. De plus, contrairement aux accords passés, les bombardiers ne comptent que pour un seul lanceur alors qu’ils peuvent transporter plusieurs missiles. Cette clause permettrait en théorie d’annuler toute réduction du nombre d’ogives déployées [14]. Enfin, les deux pays maintiennent leurs systèmes de sécurité nucléaire en alerte permanente afin de riposter dans les quelques minutes qui suivent la détection d’une attaque, ce qui accroît passablement le risque de représailles contre une fausse alarme [15]. Les capacités de destruction et la vitesse de riposte maintenues dans START II s’inscrivent dans la même perspective qui prévaut depuis plus de cinquante ans : « anéantir les intérêts vitaux de l’adversaire avant qu’il nous détruise ».

Dans la même optique, la défense américaine stratégique, malgré des débats internes à ce sujet, continue de reposer sur la même triade : MBI, MBMS et bombardiers nucléaires [16]. De multiples modernisations sont d’ailleurs prévues pour chacun des éléments de la triade [17]. Enfin, l’administration américaine continue à poursuivre le développement d’une défense antimissile, source de tensions importante avec la Russie [18].

La NPR n’introduit pas de transformation radicale de la politique nucléaire américaine à court terme. Néanmoins, elle s’oriente sur de nouvelles priorités, la non-prolifération et le terrorisme nucléaires, et introduit un objectif à long terme important : un monde sans armes nucléaires. Atteindre cette cible demandera des réformes bien plus importantes que celles proposées dans START II et impliquera de sortir de la logique persistante de la guerre froide.

Notes

  1. États-Unis, Maison Blanche, « Remarks by President Obama », (2009) En ligne. http://www.whitehouse.gov/the_press_office/Remarks-By-President-Barack-Obama-In-Prague-As-Delivered/ (page consultée le 6 octobre 2010).
  2. Nations Unies, « Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires », (1968) En ligne. http://treaties.un.org/doc/Publication/UNTS/Volume%20729/volume-729-I-10485-French.pdf (page consultée le 6 octobre 2010).
  3. États-Unis, Département de la Défense, « Nuclear Posture Review Report », 2010 En ligne. http://www.defense.gov/npr/docs/2010%20nuclear%20posture%20review%20report.pdf (page consultée le 6 octobre 2010) p. 5-8.
  4. Ibid., 9.
  5. Ibid., 15.
  6. La garantie négative présentée dans la NPR contient une exception : les États-Unis pourraient, si les armes biologiques connaissent un progrès important, riposter contre un État faisant usage de ce type d’armes même s’il remplit les conditions de la garantie. Voir États-Unis, Département de la Défense, (2010), op.cit., 16.
  7. États-Unis, Département de la Défense, (2010), op.cit., 9.
  8. Le Sénat, à majorité républicaine, a voté contre la ratification du traité en 1999. Voir David S. Jonas,
    « Comprehensive Nuclear Test Ban Treaty: Current Legal Status in the United States and the Implications of a Nuclear Test Explosion », International Law and Politics 39 (2006), 1007-46.
  9. États-Unis, Département de la Défense, (2010), op.cit., 23.
  10. Ibid., 39.
  11. Georges, Le Guelte, « Doctrines et arsenaux nucléaires après le traité de Prague », Dans Politique étrangère 2 (été) (2010), 355-69.
  12. États-Unis, Département de la Défense, « Treaty Between The United States Of America And The Russian Federation On Measures For The Further Reduction And Limitation Of Strategic Offensive Arms », (2010) En ligne. http://www.state.gov/documents/organization/140035.pdf (page consultée le 6 octobre 2010).
  13. Joachim Krause et Benjamin Scheer, « Salvaging Global Zero: Diplomacy in the Second Nuclear Age », The RUSI Journal 155 (3) (2010): 42-6.
  14. Ibid.
  15. Bruce Blair et al., « Smaller and Safer: A New Plan For Nuclear Postures ». Foreign Affairs 89 (5) 9-16.
  16. États-Unis, Département de la Défense, « Nuclear Posture Review Report », (2010), op.cit. p. 20.
  17. Robert S. Norris et Hans M. Kristensen, « U.S. nuclear forces, 2010 », Bulletin of the Atomic Scientists 66 (3) (2010), 57-70.
  18. Rod Lyon, « The US Nuclear Posture Review: what’s new, what’s not », Policy Analysis (Australian Strategic Policy Institute) 59 (2010), 1-4.

Ajouté le 26 octobre 2010.

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