OACI : un autre signe de l'effritement de l'héritage canadien à l'ONU

7 mai 2013

Le possible déménagement du siège de l'Organisation de l'aviation civile internationale (OACI) vers le Qatar est la manifestation la plus récente de l'effritement du capital politique du Canada à l'ONU depuis l'arrivée au pouvoir du gouvernement conservateur en 2006. Alors que, pendant soixante ans, la diplomatie canadienne a tâché de présenter le pays comme une puissance active dans la recherche de consensus et fortement impliquée dans l'édification du droit international, le gouvernement actuel dénigre le rôle de l'ONU et s'est aliéné plusieurs partenaires internationaux. Cette approche menace les intérêts canadiens et nous en ressentons aujourd'hui de plus en plus les échos.

Siège OACI

Illustration : Siège de l'OACI à Montréal (source: Jean Gagnon)

Plusieurs historiens reconnaissent que la création de l'ONU a marqué un tournant dans la politique étrangère canadienne, permettant au pays de s'affranchir de l'influence de la Grande-Bretagne. En 1945, au cours de la conférence de San Francisco qui a donné naissance à l'ONU, le Canada a cherché à se définir de façon indépendante comme une puissance «moyenne», c'est-à-dire un intermédiaire entre le club select des grandes puissances et le reste du monde. Cette position spéciale a permis au pays de jouer un rôle appréciable dans le forum onusien pendant des décennies. Au cours de la guerre froide, le Canada a souvent contribué à établir des compromis entre l'Est et l'Ouest. Le leadership canadien s’est notamment traduit par la création des casques bleus, une initiative de l'ex-premier ministre Pearson qui lui vaudra le prix Nobel de la paix. Sans héritage colonial, le Canada a également eu une oreille attentive de la part des pays du Sud. L'Agence canadienne de développement international (ACDI), récemment dissoute par le gouvernement Harper, a longtemps défendu une approche plutôt progressiste du développement. Après 1990, le Canada s'est aussi illustré dans le développement du droit humanitaire. Il a joué un rôle clé dans la mise en place de la Convention sur l'interdiction des mines antipersonnel et la reconnaissance de la norme de la Responsabilité de protéger. Somme toute, pendant une soixantaine d'années, les gouvernements fédéraux, tant conservateurs que libéraux, ont fait valoir que l'ONU était un véhicule important pour réaliser les idéaux canadiens.

Depuis 2006, l'aura du Canada a passablement pâli à l'ONU. L'illustration la plus claire de la dégringolade canadienne est l’échec de la tentative d'accès au Conseil de sécurité, en 2010, une première depuis la fondation de l'organisation universelle. Le Canada avait auparavant présenté sa candidature tous les dix ans et avait systématiquement gagné toutes ses élections. Lors de sa dernière tentative, il a perdu face au Portugal, un joueur mineur en matière de sécurité internationale. Plusieurs observateurs ont noté que l'appui inconditionnel à Israël et le refus de condamner l'usage démesuré de la force au Liban et à Gaza avaient anéanti les chances de la délégation canadienne. Ne reconnaissant pas les failles dans sa diplomatie, l'ancien ministre des Affaires étrangères, Lawrence Cannon, avait plutôt déclaré que le Canada subissait les contrecoups de son attachement aux valeurs démocratiques et libérales.

Depuis, le Canada a poursuivi sa politique de désengagement à l'ONU. En matière d'environnement, le pays a plombé les négociations internationales, tant dans les Conférences de la Convention sur les changements climatiques qu'à la Conférence de Rio + 20 sur le développement durable, recevant à plusieurs reprises le prix Fossile décerné par certaines organisations non-gouvernementales. Ce désengagement face aux problèmes mondiaux a culminé aux cours des deux dernières années avec le retrait du Canada du Protocole de Kyoto et de la Convention contre la désertification, dans les deux cas, sans l'assentiment du Parlement canadien. De plus en plus, le gouvernement Harper semble percevoir l'ONU comme une entremetteuse gênante pour ses projets. Ces choix politiques et ces attitudes du gouvernement conservateur font en sorte que le Canada est un partenaire moins recherché dans divers dossiers internationaux.

En ce sens, la menace de déménager le siège de l'OACI, installée à Montréal depuis 1946, n’est pas une surprise, mais la conséquence d'un virage dans la politique étrangère canadienne. C’est la suite d’une série de dérapages. Il est vrai que le Qatar, qui a manifesté l'intérêt d'accueillir le siège à Doha, est un État aux moyens importants et aux ambitions largement supérieures à son poids démographique et politique. Le pays a réussi à attirer d'importantes conférences internationales et les plus grands événements sportifs mondiaux. On dit aussi que le domaine de l'aviation possède ses exigences techniques et ses contraintes propres (vols directs vers Montréal, situation géographique, etc.). L'OACI a également sa logique interne, indépendante du reste du système onusien. Néanmoins, le danger réel que représente cette annonce – au point de susciter un front commun des trois niveaux de gouvernements – n'est pas étranger au fait que la réputation du Canada a été ternie depuis quelques années, particulièrement dans les pays arabes.

Jusqu'à maintenant, le public canadien est demeuré assez peu sensible à l'évolution du rôle du Canada à l'ONU. Cependant, on le voit, la nouvelle approche diplomatique canadienne a aujourd'hui des répercussions bien concrètes sur des emplois à Montréal. L’OACI est la seule organisation onusienne ayant son siège principal dans la métropole québécoise. Elle a contribué à faire de Montréal un centre névralgique de l’aérospatial. Il est temps pour le gouvernement fédéral de renouer avec sa tradition de coopération internationale, sans quoi le Canada continuera sa lente marginalisation des centres de décisions mondiaux.

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